La musique comme remède au temps des quatre humeurs

Ficin chantait à la lyre, à Florence, dans les années 1480, et appelait cela un traitement, pas un loisir. La musique était une matière dotée d'une qualité, comme une plante, et les quatre noms ont survécu à la théorie.
Marsile Ficin était fils de médecin, et il surveillait sa propre santé comme son père surveillait celle des autres. En 1489, à Florence, il fit paraître le De vita libri tres, trois livres de conseils médicaux écrits surtout pour des hommes qui lisaient toute la journée. Les lettrés, pensait-il, étaient les gens les plus malades de la ville. Ils restaient assis, mangeaient à des heures impossibles, travaillaient la nuit, et ce travail les refroidissait et les desséchait jusqu'à ce que la bile noire se dépose. Il avait lui-même cette constitution et le disait sans détour. Parmi ses remèdes, à côté du régime et de l'air, figurait le chant. Il possédait une lyre, il chantait en s'accompagnant, et il y voyait un soin.
Le chant est de l'air chaud
Si Ficin prescrivait la musique, ce n'était pas parce qu'elle remonte le moral au sens où nous l'entendons aujourd'hui. C'était parce que la musique est une matière. Le chant, c'est de l'air, réchauffé dans les poumons, mis en mouvement, façonné par un corps vivant. L'esprit, dans sa médecine, était lui aussi un air fin et chaud, le passeur entre le corps et l'âme. Une phrase chantée atteignait donc l'auditeur sous la forme même de ce sur quoi elle devait agir. D'où sa rapidité, supérieure à celle d'une plante, qu'il faut avaler et digérer.
Dès lors que la musique est une matière, elle a des qualités, puisque tout le reste en a dans ce système. Le pain était chaud et humide, le vinaigre froid et sec, et chaque plante de l'armoire du médecin portait une qualité et un degré. Un air pouvait être vif, chaud et humide, ce qui est le mélange sanguin. Il pouvait être lent, froid et sec, ce qui est le mélange mélancolique. La prescription suivait la règle ordinaire: donner le contraire de ce dont le malade a trop. Le corps était un petit univers dont les proportions pouvaient être ramenées à un rapport juste, et le mot de rapport appartenait à la musique avant d'appartenir à la médecine.
La harpe dans la chambre de Saül
L'image que tout le monde citait est bien plus ancienne. Dans le premier livre de Samuel, le roi Saül est tourmenté, ses serviteurs proposent un joueur de harpe habile, et l'on fait venir le jeune David.
Et lorsque l'esprit venu de Dieu était sur Saül, David prenait la harpe et jouait de sa main; Saül respirait alors plus à l'aise et se trouvait bien, et le mauvais esprit se retirait de lui.
Les médecins lisaient ce passage comme une observation clinique. Le mal de Saül était compris comme un excès de bile noire, l'humeur qui assombrit l'esprit et pousse un roi à jeter une lance sur son propre musicien. Selon cette lecture, la harpe ne consolait pas Saül. Elle réchauffait, elle rendait plus fluides et elle dispersait les vapeurs lourdes qui montaient de la bile. Robert Burton se servait encore de l'histoire de cette façon dans L'Anatomie de la mélancolie, en 1621. Tout médecin qui prescrivait du son avait l'Écriture derrière lui, et pendant des siècles ce fut l'autorisation la plus solide qui soit.
Les modes, et la difficulté de les apparier
La théorie venait des Grecs par Boèce, dont le traité de musique fut écrit au début du sixième siècle et lu dans les universités mille ans durant. Il partage la musique en harmonie du cosmos, harmonie de l'être humain, et musique que l'on peut entendre. Il transmet aussi l'anecdote de Pythagore apaisant un jeune homme échauffé en faisant changer de mode au musicien. Le son atteint le corps sans lui demander son avis.
Les auteurs de la Renaissance ont voulu achever le travail en appariant chaque mode à une humeur. Ils ne se sont pas mis d'accord. Glaréan, dans son Dodecachordon de 1547, décrivait le caractère de douze modes; d'autres théoriciens les décrivaient autrement. Ce qui a survécu au désaccord, ce n'est pas un tableau mais une habitude de pensée: la musique a une chaleur et une humidité, elle fera quelque chose de précis à un corps précis, et la mauvaise musique donnée au mauvais malade est une faute, non une affaire de goût.
À quoi cela ressemblait en pratique
Dans le sud de l'Italie, les personnes que l'on disait piquées par une tarentule étaient confiées à des musiciens qui jouaient jusqu'à ce que le malade ait dansé le poison hors de lui, et des médecins en rendaient compte sérieusement jusqu'au dix-septième siècle. Le plus souvent, c'était surtout le reste des traitements anciens: un régime de sommeil, de nourriture, d'air, d'exercice, et pour certains malades une heure du son qui convenait, à l'heure qui convenait. Le médecin lisait d'abord le patient, puis choisissait.
L'auberge de Nielsen, les variations de Hindemith
La médecine a disparu. Les quatre noms, non. Carl Nielsen a raconté avoir vu, dans une auberge de village de l'île de Seeland, une peinture comique et grossière des quatre tempéraments, et l'avoir trouvée assez drôle, et assez juste, pour en tirer une symphonie. Sa Deuxième Symphonie fut créée à Copenhague le 1er décembre 1902, avec un mouvement pour le colérique, un pour le flegmatique, un pour le mélancolique et un pour le sanguin, dans cet ordre. Il n'illustre pas une doctrine. Il dessine quatre personnes qu'il a croisées.
Paul Hindemith a écrit Les Quatre Tempéraments en 1940, peu après son arrivée aux États-Unis. C'est un thème et quatre variations pour piano et cordes, intitulés mélancolique, sanguin, flegmatique et colérique. George Balanchine en a fait un ballet en 1946. À cette date, les humeurs étaient mortes comme physiologie depuis un siècle. Les quatre types avaient survécu à leur propre explication, ce qui est à peu près le point où ils en sont encore. Si vous voulez savoir quel mouvement est le vôtre, le test va plus vite que la symphonie, mais tient moins bien compagnie.
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