La tradition

Les plantes et les quatre humeurs : quand les végétaux avaient une température

15 juin 2026 · 5 min de lecture

La racine de mandragore arrachée par un chien, tirée d'un herbier médiéval.
La racine de mandragore arrachée par un chien, tirée d'un herbier médiéval.

Dans la pharmacie médiévale, chaque plante était chaude, froide, humide ou sèche, et prescrite pour ramener le corps vers l'équilibre. Voici comment cela fonctionnait, herbiers et mandragore hurlante compris.

Une gravure sur bois imprimée à Mayence en 1491 montre un petit chien qui tire de toutes ses forces sur une laisse. L'autre bout est attaché à une plante à moitié sortie de terre. Un homme se tient à bonne distance, les doigts enfoncés dans les oreilles. La plante est une mandragore, et l'image tient lieu de mode d'emploi : comment arracher la racine sans en mourir.

On disait que la mandragore hurlait quand on l'arrachait du sol, un cri qui tuait ou rendait fou quiconque l'entendait. On laissait donc le chien s'en charger. Et cette page étrange ne figurait pas dans un recueil de contes populaires. Elle figurait dans l'Hortus Sanitatis, le Jardin de santé, l'un des livres de médecine les plus respectés que l'on pût posséder.

Pour comprendre pourquoi, il faut savoir comment fonctionnait vraiment une pharmacie médiévale. Elle reposait sur les quatre humeurs, et chaque plante y avait une température.

Chaque plante avait une température

Le système, hérité des médecins grecs et affûté par Galien au deuxième siècle, classait tout le monde vivant selon deux couples de qualités : chaud ou froid, humide ou sec. Une plante était un petit paquet de ces qualités, et la prendre déplaçait l'équilibre des fluides à l'intérieur de vous.

Le poivre, le gingembre et la moutarde étaient chauds et secs. La laitue, le pourpier et le pavot étaient froids et humides. La rue était chaude, la rose fraîche. Les médecins allaient jusqu'à graduer la force, du premier au quatrième degré, si bien qu'une plante à peine réchauffante se situait au premier degré, le poivre au troisième.

La logique était simple et, dans ses propres termes, bien réglée. Les contraires se corrigent. Un corps brûlant d'une fièvre chaude et colérique était rafraîchi et humidifié à la violette, à l'eau d'orge et à la laitue. Une plainte froide et lente, toute flegmatique, pleine d'humidité et de lourdeur, était réchauffée et desséchée au gingembre, à l'absinthe et au poivre. La pharmacie tirait sur le même levier que la cuisine, et c'est pourquoi l'alimentation et les quatre humeurs obéissaient exactement aux mêmes règles, et pourquoi la façon dont on soignait autrefois les humeurs se tournait vers les plantes bien avant de saisir la lancette.

Des livres de verdure

Ce savoir vivait dans les herbiers, parmi les plus beaux livres de leur temps.

Le plus ancien et le plus recopié était le De Materia Medica, écrit en grec par Dioscoride, médecin militaire, au premier siècle. Pendant plus de mille ans, il fut la colonne vertébrale de la pharmacie occidentale comme de la pharmacie islamique. À la fin du Moyen Âge parurent des herbiers imprimés qu'un public plus large pouvait tenir en main : le Gart der Gesundheit en allemand, à Mayence en 1485, et le plus imposant Hortus Sanitatis en latin, en 1491, bourré de gravures de plantes, d'animaux et de pierres.

Une notice se contentait rarement de nommer une plante. Elle donnait la nature et le degré, disait quelle partie utiliser et quand la cueillir, et prévenait des cas où elle pouvait nuire. L'absinthe, chaude, sèche et amère, réchauffait un estomac froid et chassait les vers. La rose, fraîche et astringente, apaisait la chaleur et l'inflammation. Page après page, cela se lit comme un manuel de travail, parce que c'en était un.

La racine qui hurlait

Aucune plante n'a rassemblé plus de légendes que la mandragore, et l'on comprend pourquoi. Sa racine épaisse se sépare souvent en deux jambes, parfois avec une bosse en guise de tête et des moignons en guise de bras, si bien qu'une fois tirée du sol, elle ressemble de façon troublante à un petit corps humain.

Les histoires ont pris la forme de la plante. La mandragore poussait sous les gibets, disait-on, des dernières gouttes d'un pendu. Son cri, à l'arrachage, était mortel. Les herbiers ont donc transmis un rituel prudent : tracer trois cercles autour de la plante avec une épée, ameublir la terre, attacher un chien affamé à la racine, puis reculer et appeler le chien ou lui lancer un morceau de viande. Le chien s'élance, la racine cède, et c'est l'animal, non le jardinier, qui reçoit le cri fatal.

Sous le théâtre se cachait une plante bien réelle et dangereuse. La mandragore appartient à la famille des solanacées, sa racine chargée des mêmes composés que la jusquiame et la belladone. En termes humoraux, on la tenait pour froide à un haut degré, un narcotique. Macérée dans le vin, elle apaisait réellement la douleur et amenait le sommeil, et elle entrait dans l'éponge soporifique, la spongia somnifera, qu'un chirurgien pouvait tenir sous le nez d'un patient avant d'inciser. Elle pouvait aussi tuer. Le hurlement était une fable. Le poison, non.

De l'histoire, pas des conseils d'herboriste

Rien de tout cela n'est de la pharmacologie, autant le dire clairement. Il n'existe pas d'humeurs, donc aucune plante n'en réchauffe ou n'en rafraîchit une. La laitue n'abaisse pas le feu colérique, parce que le feu colérique, en ce sens, n'existe pas.

Mais ceux qui tournaient ces pages n'étaient pas naïfs. Ils faisaient tourner un système cohérent, observaient de près, et beaucoup de leurs plantes faisaient quelque chose de réel : l'écorce de saule, qu'ils rangeaient parmi les rafraîchissants, contient le composé à l'origine de l'aspirine. La carte se trompait dans ses étiquettes et se montrait souvent avisée dans ses notes. Et la mandragore mérite encore son avertissement, non parce qu'elle hurle, mais parce que, comme plusieurs vieilles connaissances de l'apothicaire, elle peut arrêter un cœur en silence.

Le cri était une histoire. Les plantes, elles, étaient réelles, tout comme le soin que les gens y mettaient.

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