L'école de Salerne, où les humeurs sont revenues chez elles

Sur la côte tyrrhénienne, au sud de Naples, une ville de médecins devint la première école de médecine d'Europe occidentale, le lieu où les humeurs de Galien revinrent au monde latin.
Les marins l'appelaient la ville des médecins. Salerne se dressait sur la côte tyrrhénienne, juste au sud de Naples, un port actif où les navires venus de Sicile, d'Afrique du Nord et de l'Orient de langue grecque faisaient escale pour commercer. Dès le dixième siècle, sa réputation était simple parmi les voyageurs : si votre corps flanchait, vous alliez à Salerne.
Les guérisseurs qui s'y trouvaient ne formaient pas encore une université, et personne n'avait signé de charte fondatrice. Ce qui s'est développé à la place, sur trois siècles environ, ce fut la première véritable école de médecine d'Europe occidentale, la Schola Medica Salernitana.
Une ville où se croisaient trois langues
La chance de Salerne, c'était sa position. Le latin était la langue de l'Église et du droit. Le grec subsistait encore dans le sud de l'Italie, tout près des anciennes terres byzantines. Et de l'autre côté de la mer s'étendait le savoir arabe de Sicile et d'Afrique du Nord, alors la médecine la plus avancée de la Méditerranée. Salerne se trouvait à la couture où ces trois mondes se recouvraient.
Les auteurs plus tardifs ont tant aimé cela qu'ils lui ont inventé une légende : l'école aurait eu quatre fondateurs, un Latin, un Grec, un Arabe et un Juif, chacun enseignant dans sa propre langue. C'est une histoire, non un document. Mais elle saisissait quelque chose de vrai sur ce lieu.
Le retour des livres
Pendant longtemps, l'Europe occidentale avait perdu presque tout Galien. Le système du grand médecin grec avait survécu, mais en arabe, développé et ordonné par les savants de Bagdad, du Caire et de Kairouan. C'est à Salerne qu'une grande partie de ce savoir est revenue chez elle.
La figure centrale fut Constantin l'Africain, un Nord-Africain arrivé à la fin du onzième siècle et installé au monastère voisin du Mont-Cassin. Il y passa ses dernières années à faire passer en latin les livres médicaux arabes, parmi lesquels un ouvrage complet issu de la même tradition arabe qu'Avicenne et les quatre humeurs. Grâce à des traductions comme les siennes, les lecteurs latins retrouvèrent un exposé complet des humeurs, des qualités et des mélanges qui composaient la nature d'une personne.
L'enseignement se fixa autour d'un ensemble de textes que les Salernitains appelaient l'Articella. L'un d'eux, une introduction à Galien écrite par le traducteur bagdadien du neuvième siècle connu en latin sous le nom de Johannitius, exposait la doctrine des complexions : l'idée que chaque corps porte son propre mélange de chaud, de froid, d'humide et de sec, ce qui l'incline vers un tempérament. C'est le cadre que les étudiants copiaient, apprenaient par cœur et emportaient vers le nord.
Salerne était aussi étonnamment ouverte quant à ceux qui pouvaient soigner. La ville a gardé le souvenir de praticiennes, avant tout une figure nommée Trota, dont le nom est attaché à un ensemble de textes salernitains sur la médecine des femmes.
Un poème qu'on pouvait garder en tête
Le produit le plus célèbre de Salerne ne fut pas un traité, mais un poème. Le Regimen Sanitatis Salernitanum était une longue suite de vers latins donnant des conseils francs et pratiques, faciles à retenir parce qu'ils rimaient. Il vous disait quand manger et en quelle quantité, quand dormir, quels aliments réchauffaient ou refroidissaient le corps, et, encore et encore, de garder l'esprit tranquille et l'humeur légère.
Une bonne part de tout cela relevait du bon sens humoral sur l'équilibre, la même pensée qui sous-tend l'alimentation et les quatre humeurs. Le régime, le repos et les passions de l'âme étaient des leviers que l'on pouvait actionner pour maintenir son mélange stable.
Le poème survécut à son école pendant des siècles et fut imprimé et traduit dans toute l'Europe. Quand Sir John Harington le mit en vers anglais en 1607, il en conserva le ton enjoué.
Servez-vous toujours de trois médecins : d'abord le Docteur Repos, ensuite le Docteur Bonne Humeur, et le Docteur Régime.
Pourquoi les tempéraments ont voyagé
Salerne compta moins pour tel ou tel remède que pour ce qu'elle a normalisé. Son programme d'études transforma le langage de la complexion et de l'humeur en un savoir que l'on apprenait dans des livres établis, et les étudiants portèrent ce vocabulaire vers les universités plus récentes de Montpellier, de Bologne et au-delà.
Le Regimen fit le même travail pour les lecteurs ordinaires. Pendant des centaines d'années, un marchand ou un curé de paroisse pouvait en prendre les vers et penser sa propre santé en termes de chaud et de froid, d'humide et de sec, de sanguin et de mélancolique. Les quatre tempéraments se répandirent à travers l'Europe en partie parce que Salerne leur avait donné une forme simple, portable et facile à retenir.
Au treizième siècle, l'école faisait assez autorité pour que l'empereur Frédéric II lie l'autorisation d'exercer la médecine à elle. Son âge d'or s'estompa ensuite, à mesure que les universités montaient. Rien de sa médecine humorale n'est de la science selon les critères modernes. Mais les gens qui gardaient ces vers en tête faisaient quelque chose que nous reconnaîtrions : essayer, par le manger, le dormir et le ressenti, de trouver leur chemin vers l'équilibre. Si vous voulez savoir où se situe votre propre mélange, c'est cet instinct-là que Salerne a enseigné.
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