Avicenne et les quatre humeurs

À Boukhara, un adolescent obtient par la parole l'accès à une bibliothèque royale, puis écrit le livre de médecine que l'Europe et le monde islamique étudieront pendant six cents ans.
Un adolescent parle si bien qu'on le laisse entrer dans une bibliothèque royale. C'est ainsi, à peu de choses près, qu'Ibn Sina racontait le tournant de sa jeunesse.
Il naît vers 980 dans un village près de Boukhara, dans l'actuel Ouzbékistan, alors un coin lumineux des terres samanides. D'après son propre récit, dicté vers la fin de sa vie à son élève al-Juzjani, il connaît le Coran par cœur à dix ans et lit déjà des traités de médecine à l'adolescence. Lorsque le souverain samanide Nuh ibn Mansur tombe malade et que les médecins de la cour sont à court d'idées, on fait venir le jeune Ibn Sina. Le souverain guérit, et la récompense que réclame l'enfant, c'est le libre accès à la bibliothèque du palais.
L'homme que l'Occident appela Avicenne
Ibn Sina, latinisé des générations plus tard en Avicenne, écrit sur presque tout : logique, métaphysique, astronomie, musique, l'âme. Il figure sur la courte liste des grands philosophes de son temps, pas seulement de ses médecins. Mais le livre qui a porté son nom le plus loin était un livre de médecine.
Vers 1025, il achève l'al-Qanun fi al-Tibb, le Canon de la médecine. Il meurt en 1037, près de Hamadan, dans l'Iran d'aujourd'hui, usé, laissent entendre les sources, par une vie menée à pleine vitesse.
Le Canon était une synthèse d'une ampleur considérable. Il rassemblait les fondateurs grecs, Hippocrate et Galien, avec la médecine persane et arabe, et rangeait tout cet héritage dans une seule structure ordonnée à partir de laquelle on pouvait vraiment enseigner. Traduit en latin par Gérard de Crémone au douzième siècle, il devient une pièce maîtresse des nouvelles universités d'Europe, à Montpellier, à Bologne, à Padoue. Pendant près de six siècles, apprendre la médecine dans une bonne partie du monde signifiait ouvrir Avicenne.
Mizaj, ou le tempérament rendu précis
Les quatre humeurs dont il hérite, le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire, lui parviennent depuis le lieu où les quatre humeurs ont commencé, dans la pensée grecque. Ce qu'Avicenne y ajoute, c'est la rigueur.
Son mot pour tempérament était mizaj, un mélange, une composition. Quand le Canon fut rendu en latin, mizaj devint complexio, et c'est pourquoi un vieux mot français comme complexion désigne encore la constitution du corps. L'idée était que chaque corps s'installe dans sa propre proportion de qualités, chaud ou froid, humide ou sec, et que ce mélange façonne à la fois la santé et le caractère.
Là où les auteurs antérieurs se contentaient d'esquisser, Avicenne catalogue. Il traite le tempérament équilibré comme un cas et cartographie autour de lui les déséquilibres par fines gradations. Plus frappant encore, il insiste sur le fait que le mélange n'est pas figé. Le mizaj d'une personne se déplace avec :
- l'âge, puisque les enfants sont chauds et humides tandis que les vieillards deviennent froids et secs
- le climat, un corps dans un pays chaud et sec évoluant autrement qu'un corps dans un pays froid et humide
- l'habitude, c'est-à-dire l'alimentation, le sommeil, le travail et le rythme quotidien d'une vie
Le rôle du médecin était de lire le tableau tout entier, puis de le ramener vers l'équilibre propre à cette personne.
Plus qu'un entrepôt
On raconte une vieille histoire fatiguée selon laquelle les savants musulmans se seraient contentés de conserver le savoir grec à l'abri jusqu'à ce que l'Europe soit prête à le recueillir. La vérité est plus intéressante, et davantage à leur honneur.
Les médecins de l'âge d'or islamique discutaient avec les Grecs. Un siècle avant Avicenne, al-Razi, le Rhazès des textes latins, écrit un livre de Doutes sur Galien et fait confiance à sa propre observation au chevet du malade plutôt qu'au maître quand les deux se contredisent. Les hôpitaux de Bagdad et du Caire accueillaient des patients, formaient des étudiants et tenaient des registres. La pharmacologie s'enrichit, la chirurgie gagne en prudence. Avicenne travaillait à l'intérieur d'une tradition vivante qui questionnait et éprouvait, non dans un coffre-fort.
Le long après-midi du Canon
La médecine reposait toujours sur les humeurs, et la théorie humorale relève aujourd'hui de l'histoire, non de la biologie. Il n'y a pas de bile noire à équilibrer, et saigner une fièvre n'a que rarement aidé. Avicenne croyait, au sujet des astres et des éléments, des choses qu'aucun médecin ne soutient de nos jours.
Pourtant le Canon a tenu sa place avec une remarquable obstination. On l'imprime en Europe encore et encore après Gutenberg, et on l'assignait toujours dans les facultés de médecine bien avant dans les seizième et dix-septième siècles, longtemps après que l'homme qui l'avait écrit près de Hamadan fut devenu un nom en latin.
Un garçon qui s'était fait ouvrir une bibliothèque par la parole finit par garnir les rayons de mille autres. La chimie était fausse. L'habitude de regarder de près, de tout noter et d'ordonner ce que l'on trouve était exactement juste.
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