Histoire

Hildegarde de Bingen et les quatre humeurs

10 mai 2026 · 5 min de lecture

Une vision des chœurs célestes par Hildegarde de Bingen, tirée du Scivias.
Une vision des chœurs célestes par Hildegarde de Bingen, tirée du Scivias.

L'une des rares femmes dont la voix scientifique nous soit parvenue du douzième siècle, Hildegarde de Bingen a écrit sur les quatre humeurs et les a liées à sa vision verdoyante du corps, de l'âme et du monde.

Sur les collines qui dominent le Rhin, près de la ville de Bingen, une abbesse bénédictine passa les dernières années de sa vie à écrire sur le corps humain. Elle s'appelait Hildegarde. Née en 1098 en Rhénanie allemande, elle avait, à sa mort en 1179, composé une musique que l'on joue encore, correspondu avec des papes et un empereur, fondé deux couvents et consigné des visions qui la rendirent célèbre dans toute l'Europe.

On sait moins qu'elle écrivit aussi sur la médecine. Dans deux ouvrages, Physica et Causae et Curae, tous deux composés vers le milieu du douzième siècle, elle nota ce qu'elle comprenait des plantes, des pierres, des animaux, de la maladie et des quatre humeurs.

Une abbesse parmi les médecins

Hildegarde fut donnée à l'Église toute petite, élevée dès l'âge de huit ans environ par une recluse nommée Jutta, au monastère de Disibodenberg. Elle devint la meneuse des femmes qui vivaient là, et vers 1150 elle déplaça sa communauté dans une nouvelle maison au Rupertsberg, près de Bingen, avant de fonder un second couvent de l'autre côté du fleuve, à Eibingen.

Elle ne fut jamais médecin d'université. Les femmes étaient alors largement écartées des écoles qui prenaient forme, et son savoir venait plutôt de l'infirmerie du monastère, du jardin d'herbes, du soin quotidien des malades et des livres qu'un couvent instruit pouvait posséder.

Le cadre dont elle héritait était déjà ancien. L'histoire de l'origine des quatre humeurs appartient aux Grecs : le sang, la bile jaune, la bile noire et le flegme, chacun chaud ou froid, humide ou sec, la santé reposant sur leur équilibre. Hildegarde reprit cette carte et la traça de sa propre main.

Les humeurs dans ses propres mots

Elle conserva les quatre fluides mais les décrivit avec son vocabulaire à elle, et elle tissa le caractère humain dans le schéma un peu comme Galien l'avait fait, esquissant quatre sortes de constitution selon l'humeur la plus forte chez une personne. Un être riche de sang était une chose, un être lourd de bile en était une autre.

Sa version ne coïncide pas exactement avec les étiquettes bien nettes de Sanguin, Colérique, Mélancolique et Flegmatique que des auteurs plus tardifs polirent. Elle décrivait les hommes et les femmes différemment, liait le tempérament à toute la vie du corps et de l'âme, et lisait la composition d'une personne dans sa couleur, ses humeurs, ses appétits, son sommeil. Là où un tableau moderne veut quatre cases propres, elle voyait des nuances.

Une grande part de ses écrits est pratique : quelle herbe rafraîchit une fièvre, quel aliment convient à un estomac lourd, comment apaiser un esprit agité. C'est la médecine d'une infirmerie qui travaille, non celle d'une salle de cours.

La viriditas, la force verdoyante

Son idée la plus singulière n'a pas de nom exact en français. Elle l'appelait viriditas, une verdeur ou un verdoiement, la force vive et humide qui pousse la sève le long d'une tige, rougit le fruit et garde un corps chaud et entier. Une prairie en fleur la possédait. Une personne en bonne santé aussi, et une âme en grâce. Quand elle se retirait, la sécheresse et la corruption s'installaient.

Pour Hildegarde, le corps était une version réduite du monde plus vaste, lié au tour de l'année et à l'ordre des cieux. Voilà pourquoi sa médecine se lit d'un seul tenant avec sa théologie : la chair, l'esprit et le cosmos formaient une même étoffe, verdoyant ou se fanant ensemble. On en entend un écho dans l'idée plus ancienne selon laquelle le tempérament traverse les saisons et les âges, chaud et humide dans la jeunesse, froid et sec vers la fin.

Un monde verdoyant et un corps en bonne santé, dans sa vision, étaient une même pensée dite deux fois.

De l'histoire, non une ordonnance

Rien de tout cela n'est de la médecine moderne. Nous ne traitons plus une fièvre en équilibrant la bile, et les liens que les auteurs médiévaux traçaient entre humeurs, planètes et caractère relèvent de l'histoire, non de la clinique. Mais les gens qui croyaient à ces choses n'étaient pas des sots. Ils lisaient le corps avec les meilleurs outils dont ils disposaient, et ils le lisaient avec soin.

Ce qui rend Hildegarde si rare, c'est que nous puissions l'entendre du tout. Presque chaque voix qui nous parvient de la science du douzième siècle est celle d'un homme. La sienne est celle d'une femme, assurée, étrange et pleinement sienne. L'Église mit longtemps à le dire clairement. Ce n'est qu'en 2012 qu'elle fut proclamée docteure de l'Église, plus de huit cents ans après qu'elle eut posé sa plume au-dessus du Rhin.

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